Bien avant l'imprimerie

Depuis toujours passionné par l'encre et le plomb, Marc Zürcher, bien qu'il travaille avec les moyens du XXIe siècle, n'a jamais cessé d'utiliser l'encre et le plomb. D'abord dans un petit local de Renens-Village, puis dès le printemps 1998 à Ecublens, dans les locaux qui abritaient le musée. Avec ses amis André Carrara et Bernard Pellet, ils ont mis en commun leur savoir et leurs idées, rassemblé du matériel et fondé les bases de ce qu'est aujourd'hui l'AEP. Une association chapeautant un atelier-musée qui rassemble celles et ceux qui veulent voir fondre le plomb et sécher l'encre.

D'abord merci à tous ceux qui sont venus à l'inauguration le 28 novembre de l'année passée. Notre équipe d'actifs – qui ne demande bien sûr qu'à s'étoffer – ne s'est pas reposée pour autant après cette date. Les visites de groupe ont repris dès le début février et les aménagements se sont poursuivis d'arrache-pied. Le travail ne manque pas si nous voulons rendre cet atelier-musée le plus attractif possible : citons pêle-mêle les finitions à la composition mécanique, les linos et la Ludlow, cette dernière enrichie maintenant de 7 meubles de matrices ; l'espace reliure et d'autres machines arrivées en ce début d'année. Soyez curieux et venez découvrir tout ce qui s'y développe sans cesse…

Au niveau de l'organisation, votre comité a décidé d'ouvrir au public tous les derniers vendredis et samedis de chaque mois, de 9 à 18 heures. En plus des visites de groupes, écoles, etc., dûment agendées, ces deux jours permettront – dans un premier temps – d'accueillir tout un chacun et de susciter parmi vous de l'intérêt pour une participation active dans le domaine que vous préférerez : vous verrez, il y a l'embarras du choix .

Côté finances, l'entrée est fixée à Fr. 8.- par adulte et Fr. 5.- par enfant. Le temps de visite n'est pas limité. Vu la modicité de ces sommes, vous comprendrez qu'il n'y a pas de réduction accordée. Mais, parmi vous, il y a peut-être des vocations naissantes… Savoir-faire, savoir expliquer et démontrer… bref, s'impliquer en actif. En attendant, pour ceux qui ne l'ont pas encore fait, le BV joint vous permettra de vous acquitter de la cotisation annuelle comme membre, fixée à Fr. 50.- (droit de vote à l'Assemblée générale). Ou alors, vous désirez être membre ami et donner la somme de votre choix (minimum Fr. 10.-) ; une carte ad hoc vous parviendra après réception de votre don.

Bonne question. Christian Laucou, lui aussi, réfléchit, dans son invraisemblable atelier de la rue de Montreuil, dans le Xl, arrondissement de Paris. Il est typographe plomb (compositeur et imprimeur), sérigraphe, graveur (lino, bois, taille-douce), créateur occasionnel de caractères, érudit cela va sans dire quand on fait ces métiers, et maquettiste traditionnel. Et féru d'informatique. Je n'ai pas peur de l'informatique, dit-il en caressant, soit dit en passant, une pédalette silencieuse de Marinoni de 1870 qui imprime 500 feuilles à l'heure et qui servit beaucoup sous l'Occupation. Toutes les techniques sont des outils. Ce n'est pas la technique qui fait l'art, c'est celui qui s'en sert, la sensibilité, la compétence., l'amour et la culture de celui qui l'utilise. Alors, les éditions numériques? Très bien. Noble but: donner au plus grand nombre accès à des grands textes. Reste que l'on peut apporter un plus avec un souci du caractère: le baskerville ou le garamond. L'ordinateur sait le faire. C'est même parfois très beau. Reste qu'on n'a jamais rien fait de mieux que le garamond du XVIe siècle en grec et en latin et que lire Voltaire dans les caractères du XVIIe siècle apporte un surcroît de plaisir. Je me désolerais que la typographie traditionnelle disparaisse car elle peut et doit coexister avec l'ordinateur. Il y a d'autres problèmes: les marges, la lisibilité. Les collections à 10 francs, c'est bien. Mais on a diminué la taille des lettres. C'est peu agréable à lire. Il faut aussi apprendre l'architecture du livre, le choix des formats, du papier et de l'encre. Un vrai livre, beau et lisible, est "pensé". On peut en faire un avec une ronéo et une machine à écrire. Regardez ce recueil d'aphorismes de Friedrich Hebel. La tradition est là pour nous le rappeler. Je ne m'inquiète pas des nouvelles technologies. Ce qui m'inquiète, en revanche, c'est qu'il n'y a pratiquement plus de fondeurs de caractères. Dans les années 80, on a foutu en l'air le matériel typo de l'Ecole Estienne. Absurde. Depuis moins de dix ans, après le legs d'un typographe, quelques rares élèves peuvent parfois encore un peu se salir le bout des doigts. C'est plus sensuel que l'informatique. Regardez là: je travaille sur un livre d'art avec des illustrations tirées de gravures sur bois. En merisier. Ah! elle est belle; mais pas tout à fait droite. Je vais mettre en dessous des cales. Et vous pourrez apprécier le résultat après l'impression. On verra l'essence de la matière. C'est irremplaçable.

Bâtiments : l’ancien et le moderne – une maison close là où il y avait une imprimerie

Le monde de l’imprimerie a traversé un XXe siècle plein de péripéties partout en Europe. Prestigieuses sur la couverture des publications à succès et des livres spécialisés, les maisons d’édition et les imprimeries ont peu à peu cédé la place à de nouveaux commerces au gré des générations, des expansions industrielles et des aléas du marché.

Historien spécialiste de littérature suisse alémanique, Georg Hans Rüttlisberg nous a conduit dans les rues de sa ville à la découverte des anciennes imprimeries qui ont fait l’histoire du livre. Autant de bâtiments industriels dont les locaux servent aujourd’hui à des salles de spectacle alternatives, à des cafés branchés, et même à des lieux de détente cachés. Visite d’une entreprise un peu particulière qui vient d’ouvrir ses portes, et dont les exploitants ont souhaité rester discrets.

Il est 10 heures, Mme G. nous a donné rendez-vous à la terrasse d’un petit café au centre ville de Dietikon. Prudente, elle préfère nous rencontrer en dehors de ses salons, afin de s’assurer de nos bonnes intentions. « C’est que nous avons des clients qui désirent garder un parfait anonymat, vous pouvez l’imaginer. » Rassurée sur notre projet, l’addition payée, elle nous conduit dans ces rues qu’elle connait par cœur, bien qu’elle ne soit installée dans la région que depuis quelques mois. « J’ai vécu à Paris, à Londres puis à Madrid, et j’ai eu envie d’investir mes économies dans une affaire. C’est une amie zürichoise qui m’a conseillé de tenter l’aventure dans ce canton de la Suisse, pour la stabilité politique, la réglementation élaborée et les sources de revenus. Après vous, je vous prie. »

Nous entrons dans un bâtiment très romanesque : visiblement ancien, voire légèrement décrépit, il ouvre sur une réception très cosy, aux tentures rouges et aux velours roses. Un vrai décor de cinéma, nous n’en croyons pas nos yeux ! « Certains disent que c’est l’argent qui gouverne le monde, d’autres croient que c’est l’amour. Moi, je sais depuis longtemps que c’est un mélange des deux, à condition que le cadre s’y prête. » Nous croyons Mme G. sur parole : tout ici est à la fois extrêmement classe et invite à la détente. « J’ai ouvert mon premier salon à Madrid, mais tout était compliqué : les relations avec les autorités, les professionnelles, la clientèle… Là-bas, il m’a été très difficile de créer l’espace dont je rêvais. Ici, c’est mon paradis, et d’après ce qu’on m’a dit, il figurera bientôt dans la top-list des bordelle Zürich. Regardez, voilà l’ancienne salle des machines, qui imaginerait un tel volume, vu de l’extérieur, n’est-ce pas ? » En effet, nous venons d’entrer dans un immense salon partagé en ravissante niches et au plafond très haut, au milieu de laquelle trône une gigantesque presse. « Je voulais garder l’esprit du lieu. Vous savez, nous ne nous sommes pas tellement éloignées de l’univers littéraire : des éditeurs connus et des écrivains viennent ici, et je pense que parmi nos clients, certains resteront dans les annales de la littérature. »

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